Manifeste professionnel 2026/02/12

Faire avec nos situations de vie : une exigence de méthode

Je travaille depuis plus de quarante ans avec des personnes, des organisations et des territoires confrontés à des situations difficiles à nommer, à décrire, à comprendre et à transformer.

Ces situations ne sont pas réductibles à un problème isolé.

Elles sont faites d’intrications de divers éléments : _ contraintes économiques et rapports de pouvoir ; _ discours institutionnels et trajectoires personnelles, _ limitations personnelles et injonctions sociales, _ charges émotionnelles et rationalités limitées ; _ risques et opportunités imbriquées et inattendues.

Les situations vécues génèrent des états cognitifs contradictoires : sentiments d’urgence et fatigue, empêchements et désir de changement, aspirations à l’action et indécidabilités …

Parce qu’il ne s’agit plus de bien formuler 1 problème pour trouver 1 solution, nous sommes contraints d’apprendre à faire avec des situations de vie.

« Faire avec » non pas au sens de subir, non pas au sens de se résigner, mais au sens d’une compétence humaine fondamentale : habiter la complexité, reconnaître les limites réelles, discerner des leviers de changement, des alternatives à tester, des actions à enclencher pour dégager des perspectives viables.

L’ultrapragmatisme une illusion contemporaine manipulatoire

Nos sociétés sont traversées par une promesse dominante :

« Dites-moi votre problème, je vous donne la solution. »

Cette promesse est politique, managériale et technologique. Elle est aujourd’hui renforcée par les outils numériques et par les intelligences artificielles.

Le monde se reconfigure autour d’un imaginaire de l’efficacité immédiate.

L’ultrapragmatisme séduit parce qu’il prétend court-circuiter les médiations, les délibérations, les lenteurs institutionnelles, les ambiguïtés humaines.

Mais les situations de vie résistent à cette simplification.

Elles résistent à la simplification parce qu’elles sont relationnelles, parce qu’elles sont historiques, parce qu’elles sont traversées par des jugements de valeur implicites.

Toute solution qui nie ces dimensions produit tôt ou tard :

  • des effets secondaires,
  • des exclusions,
  • des déceptions,
  • ou des formes de domination masquées.

Il ne s’agit ni de renoncer à la connaissance, ni de rejeter l’action, ni de rejeter la technique, plutôt d’y recourir différemment. En assumant d’être partie prenante de la situation que l’on cherche à transformer.

La question devient : quelle méthode permet de transformer une situation sans dégrader les conditions de vie associées à cette situation ?

C’est en approfondissant les premières formes de pensée du pragmatisme et dans des propositions comme celles de la recherche-action,

Dans l’esprit des pratiques du changement « faire avec » désigne une posture active qui associe avec créativité : le comprendre et l’agir, sans fantasme de maîtrise totale. Dans le prolongement des propositions de méthode de Kurt Lewin, il s’agit de s’efforcer de connaître pour agir et d’agir en connaissance dans le respect des « espaces de vie » des personnes concernés par la situation problématique.

 

Mon fil conducteur : activer des potentiels de développement

Pour intervenir sur une situation problématique en favorisant les conséquences de l’intervention en termes de développement humain , il est utile de considérer chaque forme d’intervention comme une activation de potentiels.

Une activation de potentiels comporte deux mouvements complémentaires :

  1. Potentialiser une situation : nourrir les connaissances de la situation, augmenter les capacités d’expression et d’interprétation, ouvrir des possibles, déplacer les cadres de pensée, les « définitions de la situation » (W.I.Thomas), imaginer des actions sur les éléments de la situation…
  2. Actualiser des potentialités : accompagner des décisions ciblant des opportunités, concevoir et tester des actions, analyser les résultats et les retours retirés de l’environnement, maintenir et développer les engagements…

Cette tension entre potentialisation et actualisation est au cœur de mon travail.

Elle est au cœur de cette démarche mélioriste social-pragmatste à la fois sociale (inter-subjective) et pragmatiste (orientée vers des résultats constatables). La situation améliorée que l’on cherche à obtenir par une intervention traduite en un ensemble d’actions, teste l’inscription d’efforts de changement dans les pratiques telles qu’elles sont vécues dans un environnement de contraintes et d’opportunités.

Définir avec méthode la Situation sur laquelle intervenir.

Sans imaginer répondre à tous les obstacles qui nous limitent dans nos efforts de compréhensions des propose que chacun puisse mieux comprendre et agir sur ses choix de vie en envisageant la possibilité (même non atteignable) de nous représenter la situation comme une :

Situation … problématique … systématisable … contextualisable … activable…

Ces cinq opérations mentales ne sont pas inscrites dans un ordre de séquençage à respecter, elles peuvent être réalisé chaque fois que le besoin de mieux se représenter la situation se fait sentir, de sorte que l’ordre peut varier  :

  1. Situer : délimiter l’espace et le temps de ce qui est vécu par telle personne, par tel groupe de personnes…
  2. Problématiser : nommer, décrire, quantifier, objectiver les difficultés, les forces, les obstacles, lister les problèmes…
  3. Systématiser : organiser les problèmes en un ensemble faisant système, avec recours possible aux approches systémiques, ou à des modélisations plus ou moins réductrices…
  4. Contextualiser : inscrire la ou les situations vécues dans leur environnement, dans un ou plusieurs contextes plus larges… ajouter des niveaux de contextualisation si nécessaire…
  5. Activer : traduire l’analyse des difficultés, forces, obstacles, problèmes… en actions à engager et tester pour définir de nouvelles situations

Ce modèle n’est pas un protocole rigide. Il est un support de pensée.

Il vise à permettre une formulation partageable du type :

« Voilà la situation problématique qu’il faut chercher à améliorer. Voilà de quoi est composée la situation. Voilà comment ces éléments qui la composent interagissent entre eux. Voilà l’environnement dans lequel la situation est inscrite. Voilà ce sur quoi il est possible d’agir… »

NOViUM ( https://novium.ovh )  : une cartographie pour harmoniser les buts 

Un obstacle majeur à l’engagement de décisions de progression, d’amélioration ou de développement qu’il soit personnel ou organisationnel est la dispersion :

  • trop d’objectifs,
  • trop de contradictions,
  • trop d’injonctions,
  • trop de projets simultanés.

On s’épuise souvent à vouloir progresser partout.

Le travail devient alors une gestion de survie.

Le modèle de questionnement NOViUM s’appuie sur une cartographie en neuf domaines de compétences, permettant de clarifier : ce qui compte, ce qui bloque, ce qui manque, et ce qui peut être activé…

NOViUM est un outil d’orientation : il aide à formuler des buts, à les hiérarchiser, à repérer les synergies, à favoriser une harmonisation des domaines.

Son nom fait référence aux classification des arts supports d’apprentissage et d’éducation dans les périodes antiques et médiévales (trivium et quadrivium) en assumant un déplacement : nous devons aujourd’hui apprendre à naviguer dans des formes nouvelles d’arts psycho-sociaux, cognitifs et mécaniques.

Les visées d’apprentissage et d’éducation ne se résument pas à réussir à « performer » financièrement mais plutôt à développer des capacités à apporter ses contributions à la viabilité des activités.

Contribuer à la viabilité d’une activité, c’est servir, accomplir ou développer une ou plusieurs de ses composantes :

  • les buts humains,
  • les moyens organisationnels et de management,
  • les ressources humaines, matérielles, financières,
  • les collaborations, alliances et dynamiques d’entraide,
  • les formes de notoriété et de reconnaissance…

Intelligence augmentée : une exigence politique et humaine

Les intelligences artificielles sont aujourd’hui considérées comme apportant des solutions, mais elles sont dans l’incapacité de participer à nos efforts visant à faire avec nos situations de vie.

Pour autant, leurs capacités de traitement d’informations à grande échelle, à partir de modèles statistiques et d’outils de contextualisation des éléments de langage et de contenus informationnels, permet à des personnes d’accéder à des moyens autrefois limités aux organisations et aux Etats.

Chaque personne pouvant potentiellement recourir à ces moyens l’aidant à explorer des bases de données, des systèmes de connaissances, à combiner, reformuler, à classer, à explorer, à tester ses propres hypothèses de savoir et d’expression, les modes d’organisation et de gestion des activités s’en trouve profondément modifiés.

Les potentiels d’amélioration

  • réduire la complexité,
  • imposer des typologies,
  • renforcer des biais,
  • standardiser l’expression,
  • et déplacer la responsabilité humaine.

Le projet intelaugment  ( https://intelaugment.hypotheses.org/ ) a commencé à explorer précisément cette question : Quelles sont les conditions à réunir pour que le numérique augmente réellement l’intelligence humaine appliquée aux situations de vie ?

L’intelligence augmentée ne consiste pas à automatiser des décisions.

Elle consiste à renforcer :

  • la capacité d’expression,
  • la capacité de discernement,
  • la capacité d’action collective,
  • la capacité à maintenir une vigilance critique…

Une IA utile est une IA qui aide les humains à mieux situer ce que vivent les humains, à mieux problématiser, à mieux systématiser, à mieux contextualiser, à mieux activer des potentiels d’amélioration de leurs conditions de vie et des activités qu’ils développent.

L’entraide : une infrastructure invisible

Dans les récits dominants, le développement est pensé comme une affaire individuelle relevant de compétences, performances, stratégies personnelles… produisant des résultats mesurés par un ensemble d’indicateurs limités pouvant être ramenés à un chiffrage financier.

Pourtant chacun sait que les trajectoires humaines sont soutenues par des infrastructures invisibles : soins parentaux et familiaux, institutions publiques, amitiés, coopérations, transmissions, relations de confiance, réseaux… Les pratiques anthropologiques d’entraide et de coopération telles que théorisées par plusieurs auteurs spécialement au 19e siècle se rappelle à notre souvenir lorsque nous en ignorons la présence.

L’entraide est une forme de capital social, mais aussi une forme d’intelligence collective. Elle ne se décrète pas. Elle se construit. Elle se protège. Elle s’organise.

Une grande partie de mon travail consiste à identifier :

  • les ressources d’entraide existantes,
  • les obstacles à leur activation,
  • et les dispositifs permettant de transformer des synergies spontanées en projets viables.

Une conception social-pragmatiste d’une production de connaissances qui activent des potentiels de développement.

Je m’inscris dans une tradition pragmatiste et personnaliste. Ce choix n’est pas que le résultat d’un travail académique, il a été testé par utilisation d’un ensemble de concepts opératoire. Ma thèse peut-être lu sur cet onglet de mon site :

Il repose sur l’idée que :

  • une connaissance qui ne sert pas à agir est une connaissance incomplète,
  • une action qui ne s’appuie pas sur et qui ne produit pas de connaissance est une action aveugle.

Une tension contradictoire entre des conceptions opératoires qui redouble les contradictions internes aux situations vécues est essentielle. John Dewey nous enseigne qu’une pensée bien conduite est une forme d’enquête méliorative, aux sources de la pratique démocratique. Walter Lippmann attire notre attention sur les limites à espérer délibérer collectivement puisque nos représentations et nos agendas sont fabriqués par des médiations contrôlés par des inégalités de position sociales. Plus nous vivons en conscience des héritages de pensée qui nous déterminent, mieux nous pouvons faire nos choix de méthode et les concepts opératoires sur lesquels nous nous appuyons.

Ce que je propose

Je propose des démarches d’accompagnement et de recherche-action permettant :

  1. d’expliciter une situation problématique sans l’appauvrir,
  2. de clarifier des buts de développement sans les réduire à des objectifs séparés des représentations et capacités d’action des personnes concernées,
  3. de construire des plans d’action viables tenant compte des contraintes objectives et des valeurs inter-subjectives,
  4. de choisir et de s’approprier des outils numériques en favorisant l’évaluation en continu de leurs pertinences et en assurant une gestion des risques associés à leurs usages,
  5. de développer des dynamiques d’entraide comme condition de transformation durable et de valorisation des capacités des personnes.

Je ne propose pas des recettes.

Je propose de partager des éléments de méthode et des formes sur mesure d’intelligence appliquée.

Relever ensemble le défi de la dignité de confiance

Dans un monde où tout pousse à l’accélération, à la simplification, au pilotage par indicateurs, et malgré l’affichage sans scrupules de moyens de manipulation des opinions, finalement les personnes en position de direction et de responsabilité ne peuvent bien assumer leur position qu’en se montrant dignes de confiance.

Dans mes activités d’accompagnement je cherche à assurer une forme d’engagement qui vise à mériter une confiance à la hauteur de plusieurs types de dignité :

  • dignité de l’expérience humaine,
  • dignité des entraides et coopérations entre humains,
  • dignité des transformations opérées sur l’état du monde en conséquence des activités humaines.

Parce que les situations de vie ne peuvent être réduits à des modèles réducteurs. Parce que les productions de valeur ne se réduisent pas à des résultats financiers mais doivent les englober. Parce que la viabilité d’une activité est tout à la fois conditionnée par les contraintes et opportunités socio-économiques et par les productions d’une pluralité de sens et de valeurs, de liens, de conditions d’existence. Parce que faire avec des situations de vie est, aujourd’hui, une compétence à partager avec méthode et créativité.