Ré-écriture 1

Dans la perspective d’une publication actualisée, je suis en train de réécrire ma thèse.

La première version est diffusée ici : http://diffusiontheses.fr/order.php?idmessage=0&ipa=69696 

Reprise ci-dessous de l’introduction.

Dans Les épistémologies constructivistes (1999) Jean-Louis Le Moigne présente les sciences de l’information et de la communication et les sciences de la gestion comme deux pratiques interdisciplinaires relevant du domaine des sciences de l’ingénierie. Il insiste sur le fait que ces sciences sont “ rarement soucieuses de justifier leur statut épistémologique, et en appellent volontiers à la modélisation systémique qu’elles prétendent mettre en œuvre pour justifier pragmatiquement de la scientificité des énoncés enseignables qu’elles produisent ” (p80). Sollicitant parmi d’autres, la théorie de “ l’action intelligente ” de John Dewey, il montre : pourquoi ces sciences devraient, et indique dans une certaine mesure comment elles pourraient : “ assurer le statut et l’organisation épistémologique des connaissances qu’elles produisent ” (p95) ce qui engage à développer une épistémologie appliquée, un contrôle réflexif associée à l’action, vérifiant les conditions d’obtention d’une « assertibilité garantie » (Dewey, 1938)  à toutes les étapes d’un processus de production et d’application d’une connaissance.

Dans Logique, la théorie de l’enquête (1938) John Dewey définit trois conditions logiques qui accompagnent la méthode scientifique : “ (a) le statut des conceptions théoriques comme hypothèses qui (b) ont une fonction dans le contrôle de l’observation et de la transformation pratique ultime des phénomènes antécédents, et qui (c) sont éprouvées et continuellement révisées à partir des conséquences qu’elles produisent dans l’application existentielle ” (p 609).

C’est en lisant en 1993 la nouvelle édition de ce livre de Dewey dans sa traduction par Gérard Deledalle au PUF que j’ai été saisi par ce qu’il en dit dans son introduction : “ Il offre une hypothèse. Il appartiendra aux chercheurs – à tous les chercheurs et pas seulement aux logiciens – aux chercheurs engagés dans l’enquête anthropologique surtout, de l’expérimenter. ” Le projet que je me suis donné à ce moment là a été d’envisager que mes activités de consultant (que je démarrais en profession libérale et quatre ans plus tard avec une société : le CREDER) et de chercheur (à Bordeaux avec l’économiste Jean-Pierre Jaeger puis l’écologue Anne Delarche) puissent servir de support de réalisation de ce type d’enquêtes « anthropologiques ».  À cette époque, hormis ce texte on trouvait très peu de textes de Dewey en français et les écrits du philosophe Deledalle sur les philosophes pragmatistes, en se confrontant au lectorat français se devait de le mettre en face d’une question : La philosophie peut-elle être américaine ? (1995).

C’est avec une forme de naïveté et de disposition à renoncer à toute forme d’insertion dans les institutions universitaires françaises que j’ai pris au mot la possibilité de faire vivre le projet deweyen non pas dans les seuls cénacles d’enseignement de la philosophie mais par la conception et la mise en oeuvre de dispositifs mobilisant les sciences humaines dans des contextes problématiques de développement humain, les engageant dans cette « enquête anthropologique » social-pragmatiste encouragée par Deledalle. Je n’ai pu mener à bien ce projet qu’avec le soutien de deux enseignants de l’Université Montaigne à Bordeaux : Georges Thibault et Mireille Vagné-Lebas. Georges Thibault avait été envoyé en mission à Chicago à la fin des années 1950 pour renforcer les connaissances en matière de psychologie sociale (Jean Stœtzel était en train d’établir en France en utilisant sa nomination à Bordeaux les bases d’une psychologie sociale). Sous l’intitulé de « Communication sociale » un Département universitaire avait survécu aux efforts de spécialisation académique cherchant à séparer les « sciences de l’information et de la communication » de la psychosociologie et plus encore de toute référence à la philosophie.

Prenant appui sur plusieurs lignées de pensée opératoire dont celle de Kurt Lewin et les travaux post-deweyens de Donald Schön et Chris Argyris, j’ai cherché à approfondir comme des outils tant de pensée que de guide pour l’action des conceptions qui aident à opérer des modalités de gestion d’interactions produisant des représentations utiles pour guider l’action :

– pour assurer une valorisation de ressources humaines dans un contexte de recherche d’emploi ou en situation d’activité professionnelle personnelle,

– pour établir ou redéfinir des modes d’organisation d’activité d’entreprises ou d’organismes,

– pour améliorer les activités économiques, sociales et les conditions d’existence sur un territoire donné.

La lecture de Philippe Lorino qui avait publié Les saturniens en 1987 m’avait ouvert des horizons pour des ambitions de pensée compatibles avec des responsabilités managériales. Je le retrouvais lorsque dans le sixième chapitre du livre édité sous sa direction : Enquêtes de gestion, à la recherche du signe dans l’entreprise (2000) il proposait d’expérimenter la pertinence de la théorie de l’enquête selon John Dewey pour l’analyse des obstacles à l’apprentissage organisationnel. Montrant comment la théorie appliquée de l’enquête proposée par Dewey permettait d’analyser des expériences de management d’entreprises, (en l’occurrence les efforts de restructuration de Bull dans les années 1980), spécialement pour cerner les difficultés rencontrées lorsque l’on souhaite évaluer et faire évoluer : les systèmes de gestion et de contrôle de leurs résultats (pp 248-249), il confortait mes intuitions d’une pertinence à la conjonction d’efforts : d’approfondissement de concepts et de propositions méthodologiques & de tests de leur valeur d’applicabilité dans le contexte de responsabilité de projets orientés vers des objectifs de développement humain à savoir : de finalité sociale et s’appuyant sur des dynamiques économiques, orienté politiquement et soutenu administrativement.

Ainsi j’ai chercher à définir un statut et une organisation épistémologiques à une catégorie spécifique de connaissances “ enseignables ” (Le Moigne, 1999) : les méthodologies d’intervention qui visent à favoriser une participation des personnes concernés par une situation « socio-politique ».

En utilisant l’adjectif socio-politique nous désignons ce continuum  social-économique-politique-administratif attendu dans une perspective de développement humain avec ces deux composantes : socio-économique et politico-administrative.

Ces méthodologies d’intervention-recherche visent à mobiliser les sciences humaines pertinentes pour une certaine « matrice bio-physique et socio-culturelle » décrite par Dewey dans les chapitres II et III de Logique, théorie de l’enquête précisant les conditions de l’enquête scientifique en général et en sciences humaines en particulier (1993, pp 81-119).

En 1992, nous étions avec le Sommet de Rio au balbutiement des approches de développement humain durable, aujourd’hui plus encore les conceptions de Dewey se révèlent annonciatrices des démarches d’activation du développement des ressources humaines et environnementales. Les processus vitaux sont, selon Dewey, « produits par l’environnement aussi bien que par l‘organisme; car ils sont une intégration » (p 83) et ils exigent le « maintien d’un environnement unifié », de sorte que le but de la recherche scientifique et de l’action intelligente en général est « l’institution d’une relation intégrée » (pp 83-84-86). La matrice culturelle, insérée elle même dans la matrice biologique (au sens environnemental du terme) est caractérisée par les usages de signes et symboles comme des moyens de procéder à une symbolisation qui caractérise les activités communes, des moyens d’évaluer les situations existentielles et de déterminer des fins et moyens d’agir sur elles : « Les mots signifient ce qu’ils signifient en connexion avec les activités communes qui produisent une conséquence commune à laquelle tous participent. » (p 114)

La valeur de pertinence des sciences humaines mobilisées pour une certaine « matrice bio-physique et socio-culturelle » se mesure : aux modalités de son appropriation, aux actions qu’elle aide à déterminer aux conséquences de ces actions; ces trois composantes devant être elles-mêmes en continu : co-construites, contrôlées et ajustées en explicitant les critères de cette production de valeur.

Il s’agit de décrire comment se conduit une démarche d’activation socio-politique de développement comme organisation d’une visée d’action prenant en compte la globalité des enjeux socio-économiques et politico-administratifs de situations. Cette « activation socio-politique de développement » est envisagée comme un procès au sens de « process » par lequel se trouvent favorisées et “ contrôlées démocratiquement ” : l’expression, la reconnaissance et/ou l’actualisation de potentialités de développement de ressources humaines et environnementales. Le mot « process » est utilisé ici pour désigner un enchaînement d’actions résultant de l’application de procédures d’intervention et subissant l’influence de processus de réaction à ces applications, le mot « procès » devrait être utilisé (il a ce sens exact de process) mais ses connotations juridiques ne permettent plus de suggérer cet agencement de procédures et processus exprimé plus directement par le terme devenu familier de « process ».

Les process concernés peuvent être appréhendés à partir des moyens d’analyse, de compréhension et de pilotage d’actions que permettent d’autres champs disciplinaires : la psychosociologie, l’économie politique, l’écologie appliquée, l’urbanisme… Nous ne prétendons pas ici, bien entendu, maîtriser ces domaines de connaissance, puisque notre objet d’étude est avant tout la pratique d’ingénierie de la communication associée aux interventions. Cette pratique peut se traduire par une coordination des modalités d’application de procédures de production et diffusion d’informations finalisées sollicitant ces compétences d’expertise, mais elle ne les commande pas, ni ne les intègre.

Il s’agit cependant de prendre en compte de quelle manière d’autres approches scientifiques et techniques concourent à la détermination des finalités de valorisation des ressources humaines et environnementales. Nous examinerons spécialement la coordination qu’il faut pouvoir organiser entre :

– d’une part les discours/projets prescriptifs et,

– d’autre part les procédures de délibération et planification d’actions, qui sont le fait des différents experts, praticiens, élus politiques, responsables administratifs et citoyens concernés par certains phénomènes.

Cette coordination doit permettre de concilier dans les contextes communicationnels puis dans les étapes décisionnelles de planification d’actions :

– des interventions qualitatives et intersubjectives de modélisation des orientations possible de gestion des situations socio-politiques,

et

– des approches quantitatives et objectives précisant, configurant, mesurant le possible et préconisant le souhaitable en termes de « mesure »; les études quantitatives participant inévitablement d’une rationalité prescriptive (le mot « raison » a pour étymon le « ratio ») .

Une expression telle que “ intervenir sur des situations ” doit être signalée comme centrale : elle s’inscrit dans la lignée des travaux de recherche concernant les pratiques d’intervention, dont Jean Dubost a présenté une première synthèse dans un ouvrage en français : L’intervention psycho-sociologique (1987); elle prolonge les théorisations de pratiques de recherche-action que René Barbier décrit ainsi dans son livre La recherche-action (1996) : “ Elle sert l’éducation de l’homme citoyen soucieux d’organiser l’existence collective de la cité. Elle est par excellence de l’ordre de la formation, c’est-à-dire d’un processus de création de formes symboliques intériorisées, animé par le sens du développement du potentiel humain. ” (pp 8/9).

Pour autant notre théorisation n’évite pas la question spécifique de la rationalité gestionnaire tout spécialement appliquée à la micro-économie d’une intervention – structurée en spirale – que l’on peut résumer ainsi :

A ] Un agencement de moyens et de ressources et des aptitudes à les mobiliser existent initialement (avec la nécessité de circonscrire un espace-temps définissant une situation et des personnes concernées par la situation sur une durée donnée et pour des enjeux spécifiques) ;

B ] du temps et des moyens sont consommés pour une activité de gestion de l’information et de la communication visant à produire des “ représentations ” d’améliorations possibles de la situation initiale, représentations que l’on doit chercher à produire sous des formes appropriables par les personnes concernées, puis actionnables (ce qui suppose que des ressources immatérielles et physiques, en compétences et en moyens doivent pouvoir être mobilisées pour planifier et concrétiser les actions);

C ] des résultats sont visés et constatés en termes : soit de modification des aptitudes de compréhension et capacité d’action sur la situation, soit de planification d’actions produisant un changement concret de la situation initiale, la vérification pouvant être effectuée de ce que les représentations n’ont pas été seulement “ appropriées ” mais qu’elles ont guidé des actions ayant produit des résultats.”

D/A’ ] un agencement de moyens et de ressources et des aptitudes à mobiliser ces éléments existent finalement (initialement, pour une nouvelle intervention inaugurés par une étape A’).

Par ailleurs nous expliciterons comment l’approche que nous proposons, tout en tirant profit des travaux relevant des sciences humaines appliquées à « l’analyse impliquée du changement » ne s’inscrit que partiellement dans leur sillage. Contrairement à certaines des théories appliquées développées dans ces domaines nous ne prétendons pas, avec nos interventions, aboutir à des productions de connaissances rivalisant avec [ ou cherchant à se substituer à ] des méthodologies de recherche « positivistes » ou traditionnellement centrées sur des modalités d’évaluation restreintes aux communautés scientifiques. Nous souhaitons plutôt élaborer une méthodologie d’intervention qui puisse, au contraire, faciliter la constitution d’équipes multidisciplinaires de recherche appliquée, ou simplement créer des opportunités de diffusion et d’appropriation de connaissances produites par d’autres chercheurs.

John Dewey lui-même, dans Logique, la théorie de l’enquête (op. cit., p 590), insiste sur l’attention que le chercheur doit porter aux « conceptions courantes dans la culture antérieure » qui « fournissent les moyens idéels par lesquels ils formulent et traitent les problèmes ». Il cite Cornford qui dans « From Religion to Philosophy », p 45 écrit : « Il existe un cadre inaliénable et indéracinable de conceptions qui n’est pas de notre fabrication, mais qui nous est donné tout fait par la société – tout un appareil de concepts et de catégories dans et par lequel la pensée individuelle, quelque audacieuse et originale qu’elle soit est forcée de se mouvoir »). Cornford étant cité par Stebbing, que cite Dewey, Stebbing ajoutant dans « A Modern Introduction to Logic » (p 164) que : « Aucun penseur pas même le physicien,n’est complètement indépendant du contexte de l’expérience qui lui est fournit par la société dans laquelle il travaille ». Dewey ajoute qu’hormis ces conditionnements, « le changement des méthodes de production, de distribution et de communication est la condition principale déterminante des relations sociales, et dans une grande mesure des valeurs culturelles réelles chez tous les peuples industriels avancés. » (op. cit. p 591). Ce sont des aspects essentiels de ces différents conditionnements conceptuels et socio-culturels que nous cherchons à cerner dans notre première partie.

Nous aurons l’occasion de montrer que la sollicitation et l’actualisation de conceptions[23] des auteurs fondateurs des théories psychosociologiques de la communication opérant dans la vie sociale est une condition à satisfaire si l’on veut garantir un arrière-plan théorique[24] à des interventions qui doivent dans un même temps :

– reposer sur des bases et se traduire par des prolongement cohérents et solides, et

– s’adapter et assimiler d’autres postulats et finalités.

En effet, c’est justement parce que nos interventions ont souvent été accompagnées de collaboration avec d’autres intervenants – que nous cherchons à définir une méthodologie d’intervention d’activation de potentiels de développement qui puissent présenter un intérêt multidisciplinaire. Lorsque nous avons collaboré avec des Docteurs en écologie appliquée et des Ingénieurs environnementalistes pour élaborer un Schéma directeur d’aménagement et d’environnement pour un Conseil régional, nous avons envisagé notre intervention dans une approche à la fois socio-politique (au sens de « socio-économique et politico-administratif ») mais en cherchant à organiser l’application de cette démarche en fonction des enjeux et impératifs de la connaissance appliquée des ressources environnementales et de leurs modalités de valorisation. Nous avons assuré le pilotage des enquêtes auprès des acteurs régionaux de l’environnement, ainsi que l’animation de groupes d’élus et représentant des associations et acteurs économiques. Nous avons ainsi favorisé une appropriation par les élus des enjeux régionaux identifiés par les experts, en rédigeant certains projets et orientant la production de documents de synthèse qui correspondent aux potentialités d’action préfigurées après analyse des résultats des enquêtes (auprès des services du Conseil régional et d’Institutions scientifiques et techniques en charge d’enjeux environnementaux) et des groupes de travail (réunissant des élus).

 

Appliquant le même principe, nous avons collaboré avec des Ingénieurs en informatique, à l’occasion d’intervention en entreprises, de manière à saisir les opportunités offertes et prendre en compte les contraintes imposées par la mise en place de nouveaux systèmes automatisés d’information et de production. Par des modalités d’enquêtes activantes et d’animations de groupes de salariés et dirigeants, il s’agissait d’élaborer des “ plans de migration ” qui favorisent au mieux l’appropriation par les dirigeants et salariés des nouvelles possibilités offertes par de nouveaux systèmes automatisés d’information et de communication, dont la mise en place suppose de nouveaux modes d’organisation, l’ensemble étant facilité par des actions d’accompagnement [pour l’essentiel de formation], qui favorisent l’évolution du niveau des savoir-faire et l’acquisition de nouvelles compétences et de responsabilité de chaque salarié. C’est également dans cette même optique de collaboration que nous intervenons en qualité de Maître de conférences associé à l’Université_Montesquieu-Bordeaux IV, rattaché au service de formation continue, dans l’organisation de programmes de formation continue qui favorisent l’intervention d’autres enseignants-chercheurs, notre intervention favorisant des interactions intégrées aux programmes pédagogiques avec des publics professionnels dont les activités correspondent à des travaux d’expertise de ces enseignants-chercheurs.

 

Ainsi, les productions de connaissances que nous cherchons à formaliser et à évaluer dans le cadre de notre thèse ne concernent pas spécifiquement telle(s) ou telle(s) situation(s) sur lesquelles portent nos interventions, bien qu’indirectement nous contribuions à produirent des connaissances les concernant (par une facilitation et pour partie orientation du travail des intervenants experts). Nous cherchons avant tout à connaître (définir théoriquement et décrire praxéologiquement) les « process » (au sens de « procès » associant procédures et processus[25]) d’intervention auprès de ces situations en tant qu’applications contextualisées de méthodologies.

Ces process seront définies, décrites et étudiées selon les critères d’une triple évaluation :

– épistémologique (quelles sont les garanties de scientificité apportées par les modalités de coproduction, de mise en forme et de diffusion d’informations ? quelles sont les arrière-plans à partir desquels ces informations peuvent prétendre représenter une « réalité » ?),

– éthique (quels sont les buts d’intérêt public visés et les valeurs humaines servies par la production et la diffusion des informations ?), et

– pragmatique (quelles sont les conséquences concrètes probables ou constatables de l’appropriation et de l’utilisation de ces informations par les récepteurs visés par la communication des résultats de l’intervention ?).

 

Nous défendons la thèse de la possibilité et de l’opportunité de cette triple validation d’un modèle de procédure de production d’informations dans le contexte même de la conception et de la mise en œuvre d’interventions d’ingénierie de communication visant l’activation de développement. Le « process » de coproduction d’informations désigne l’ensemble des événements qui associent : 1_les procédures d’intervention appliquées par les intervenants et, 2_les processus d’interaction vécus avec les personnes concernées par l’intervention. D’une part, une logique spécifique de coproduction de ces connaissances, et, d’autre part un contrôle continu de leur valeur, peuvent être actualisés dans le contexte même du déroulement de ces interventions. Nous avons cherché, avec la thèse que nous présentons, à expliciter cette possibilité.

 

Par ailleurs, cet effort de théorisation en sciences de l’information et de la communication a pour objectif de nous permettre (en qualité d’enseignant-chercheur et de consultant-formateur) de mieux transmettre à des étudiants, à des professionnels ou à des bénévoles de l’activation de développement, des concepts opératoires et des méthodologies de pilotage en temps réel ou d’analyse a posteriori de leurs manières de gérer l’information et la communication en vue d’activer des opportunités : potentialisant des situations, ou actualisant des potentialités, de développement professionnel, organisationnel ou territorial…

 

La réalisation de cette thèse a aussi pour but de nous permettre d’améliorer (en qualité à la fois de chercheur et de consultant) l’utilisation et l’adaptation de certains principes d’enquête activante, d’animation de groupes d’activation de développement, de mise en forme et de diffusion d’informations, qui permettent d’aboutir à une implication et participation optimale (dans les limites des contraintes internes et externes imposées aux intervenants) des personnes concernées par les opportunités d’activation de potentiels. Cependant, la thèse cherche à définir et évaluer des concepts, des théories et des méthodes qui relèvent des sciences de l’information et de la communication (mais qui interfèrent, nous l’avons signalé, et nous le montrerons, avec sciences de gestion) et qui constituent des fondements pour l’analyse et la conduite de ces interventions orientées vers “ l’activation de développement ” que des Ingénieurs d’étude, des Intervenants-chercheurs, des Consultants, des Animateurs pratiquent couramment.

 

Notre objet d’étude est donc prioritairement le procès de coproduction d’informations contribuant à cette activation. La finalité de notre travail est une théorisation qui permette d’évaluer, pour mieux les appliquer et/ou les enseigner, des principes méthodologiques éprouvés par l’expérimentation, sous la forme de proposition de principes de pilotage de procédures d’intervention. Cet enseignement procède par proposition de principes, et si possible pédagogie de projet. Il vise avant tout à inciter, favoriser, faciliter la définition par chacun de sa propre méthodologie de conduite d’intervention. Dans ces domaines il n’est pas souhaitable de préconiser à l’apprenant une méthodologie définitive, spécialement du fait que la personnalité de l’intervenant professionnel est engagée lors de l’application d’une telle méthodologie.

 

Nous avons souhaité que notre travail soit inauguré par un exposé de repères historiques[26] aboutissant à la proposition argumentée d’une approche « social-pragmatiste et personnaliste» (1ème partie). Cette approche est complétée par la définition des mots et expressions couramment utilisés pour décrire nos interventions (2ème partie), et la présentation des principes et méthodes que nous appliquons (3ème partie). Elle est suivie de la description et de l’analyse de plusieurs cas d’application qui ont été expérimentés dans un cadre professionnel, (4ème partie), et s’achève par une évaluation des points de vue épistémologique, pragmatique et éthique des “ interventions ” et par des perspectives de leurs améliorations dans le contexte d’une démarche intégrée de management public participatif intégré/associé à une ingénierie concourante de projet (Conclusions et perspectives).

 

Rappelons que ces expériences de consultant-formateur sont restreintes à trois types de procès de coproduction d’informations finalisées :

– des informations relatives aux potentiels personnels et professionnels de chercheurs d’emploi et aux programmes d’actions pertinentes à mettre en œuvre pour en favoriser leur actualisation, (domaine du développement professionnel),

– des informations relatives aux modes d’organisation et aux systèmes d’information et modalités de répartition des responsabilités et valorisation des compétences, à mettre en place dans une entreprise, ou un organisme, pour optimiser ses performances, (domaine du développement organisationnel),

– des informations relatives à l’opportunité et à la faisabilité de projets de développement économique, social, culturel ou environnemental, envisagés à l’échelle d’un territoire s’organisant pour orienter l’utilisation de moyens publics de soutien à ces projets (domaine du développement territorial),.

 

Sous l’angle des sciences de l’information et de la communication, et des sciences de gestion, nous étudions aussi le phénomène (et pour partie les origines et la conduite du phénomène) “ d’activation de développement ”. Le terme “ activation ” est le verbe substantivé qui désigne ce qui est fait lorsqu’une personne ou un support d’information exerce une activité d’agent favorisant l’action qui produit du « développement ». Le terme “ développement ” est extrêmement polysémique, du fait de son héritage historique. Il a souvent été défini par référence aux idéaux de progrès quantitatif de la production industrielle. Il est entendu ici selon les approches contemporaines du développement humain et du développement durable.

 

Etre agent de développement, ou encore, pratiquer “ l’activation de développement ”, c’est intervenir auprès d’une ou plusieurs personnes ou institutions en promouvant des opportunités de reconnaissance et d’actualisation de potentialités de valorisation de ressources humaines ou environnementales : acquisition de connaissances ou compétences, meilleure compréhension des situations; améliorations concrètes des situations vécues ; optimisation, rentabilisation des activités existantes ; accroissement du volume d’activité ; définition, planification et engagements d’activités économiques, sociales ou culturelles ; projets de préservation et valorisation du patrimoine historique et écologique ; actions de communication favorisant : amélioration de l’image, cohésion identitaire, promotion des ressources personnelles, organisationnelles ou territoriales…

 

Par valorisation des ressources humaines ou environnementale, nous entendons tout investissement de moyens et/ou de ressources naturelles (plus ou moins artificialisées), qui, en retour, permettent d’améliorer les conditions de vie de citoyens-contribuables[27] ou de clients-consommateurs[28], et qui génèrent en retour des moyens nouveaux de transformation de ressources qui puissent être mobilisés par les agents de transformation. Ces cycles de transformation doivent être contrôlés démocratiquement (à l’échelle internationale et locale) de manière à garantir les possibilités de renouvellement des ressources. Le livre de José A Prades, R Tessier et J-G Vaillancourt Environnement et développement. Questions éthiques et problèmes socio-économiques[29] précise les tenants et aboutissants et justifie la pertinence d’une telle définition, y compris du point de vue de l’analyse économique.

L’activation de développement, telle que nous l’entendons, implique donc nécessairement une activation de citoyenneté. Pratiquer “ l’activation de citoyenneté ”, ou encore être “ agent de citoyenneté ”, c’est intervenir auprès d’une ou plusieurs personnes ou institutions en vue :

– d’améliorer le niveau d’intégration de personnes aux processus associés aux droits et devoirs, obligations et opportunités qui accompagnent l’appartenance sociale, économique et politique,

– de favoriser la mise en place de modalités de participation aux décisions et programmes d’actions qui y correspondent.

 

Ainsi définie,[30] la citoyenneté ne peut pas être restreinte à de simples comportements quotidiens plus ou moins conformes à l’intérêt public, elle ne peut pas être cantonnée aux simples rares actions civiques prévues dans le cadre des “ démocraties les plus avancées ”, elle ne peut pas correspondre à une citoyenneté partielle qu’elle soit basée sur la domination de citoyens éclairés (fussent-ils de la Grèce antique) ou sur l’exercice personnalisé du pouvoir de décision de grands serviteurs de l’État (fussent-ils anciens élèves d’écoles nationales prestigieuses). Ainsi, par citoyenneté, nous désignons l’ensemble des manières possibles de participer à la vie publique. Nous aurons l’occasion de montrer comment dans son ouvrage The public and its problems,[31] John Dewey établit clairement que les enjeux d’une intégration des citoyens aux décisions et aux actions qui décident de leurs propres conditions de vie, ne peuvent être correctement soulevés et traités que par la mise en place de modalités concrètes de communication favorisant la participation des citoyens. John Dewey montre que la complexité découlant de l’émergence de la société industrielle nécessite une ingénierie de communication qui organise la participation citoyenne.

 

Les connotations usuelles des termes “ développement ” et “ citoyenneté ”[32] valident l’idée simple selon laquelle, d’une part, il n’y a de “ véritable ” développement que résultant d’une participation citoyenne, et, d’autre part, une activation de citoyenneté accompagne nécessairement une activation de “ développement ”. (Bien entendu, cette “ idée simple ” mériterait un examen approfondi que nous réaliserons partiellement au moment d’examiner la controverse entre Walter Lippmann [1889-1974] et John Dewey [1859-1952] qui nous fournira une base pour dégager des perspectives à la fin de cette thèse). Bien que, « par principe »,[33] nous ne pouvons qu’adhérer à une conception très favorable aux efforts de pratiques démocratiques, il nous semble inévitable de considérer que des modalités de « contrôle d’effort de scientificité » doivent accompagner ces pratiques, qui doivent être orientées, selon nous, vers une conciliation entre expertise à visée objective et délibération intersubjective.

 

À l’encontre d’une approche traditionnelle qui ferait de l’expert doté de conscience le meilleur garant de la décision juste,[34] nous menons nos interventions de manière à mettre en situation de s’exprimer la part de responsabilité légitime, du nombre le plus important, d’acteurs concernés par la situation. Ainsi, des processus d’interaction avec des personnes concernées par nos interventions peuvent faire apparaître des oppositions fortes vis-à-vis de nos propres valeurs de la vie démocratique ou d’un développement humain durable et partagé. Sans nous empêcher de tenter d’orienter les décisions prises dans le contexte de nos interventions, nous organisons un processus de décision qui peut aller à l’encontre de nos valeurs. Nous voulons prioritairement favoriser l’expression de ces oppositions pour nous-mêmes négocier avec elles, puis d’une certaine manière les laisser (partiellement) « négocier entre elles » (spécialement dans des situations qui sont associées à des conflits entre responsables politiques).

 

Aussi, pour des motifs méthodologiques, nous distinguerons « activation de citoyenneté » et « activation de développement ». Bien que l’activation de citoyenneté permette de garantir que l’activation de développement soit établie sur des bases de programmation d’action à la fois plus larges et probablement plus durables, il est nécessaire de laisser une possibilité à une démarche d’activation de privilégier ou de restreindre :

– soit l’implication et la participation citoyennes,

– soit l’engagement dans la planification d’actions concrètes d’amélioration des situations.

 

Rappelons que nous sommes ici au cœur du débat sur les conceptions de l’ingénierie de la participation démocratique qui opposa Walter Lippmann à John Dewey. Lippmann insistant sur le fait que la complexité et la technicité requise pour l’analyse et le prise de décision relatives aux situations d’intérêt public nécessitait de réviser de façon réaliste les ambitions « démocratiques », (in Public opinion[35] et The Phantom Public[36]). John Dewey défendant l’hypothèse du principe selon lequel : le surcroît de complexité doit être surmonté par un surcroît d’activité démocratique, accompagné par une « ingénierie » (c’est nous qui utilisons le terme) d’ « action intelligente » et de « communication créative » (ce sont des expressions utilisées par John Dewey).

 

Les objectifs d’activation de développement, en tant que buts professionnels visés par les intervenants, doivent toujours pouvoir être négociés avec les personnes concernées par les interventions. Aussi, les modalités d’ingénierie d’information et de communication doivent aménager des conditions d’émergence de processus d’interaction débouchant sur des procédures de planification d’actions qui pourront éventuellement être considérées – par certains – comme ne favorisant pas la citoyenneté et n’actualisant que très partiellement des potentialités de développement, voire comme entraînant des conséquences néfastes pour les personnes concernées. Par ailleurs, si l’activation de développement est, et reste, notre objectif d’intervention professionnelle, elle ne relève pas de notre responsabilité exclusive, et n’est pas – dans le contexte de cette thèse – notre objet de recherche. Cela supposerait que l’essentiel de notre travail de recherche résulte d’une sollicitation des sciences sociales et politiques, de l’histoire, de la philosophie et de l’économie politique. Il s’agirait alors de proposer un modèle alternatif aux règles du jeu socio-économiques et politico-administratives existantes. Cette question est abordée plus ou moins directement dans notre thèse, mais notre objet réside pioritairement dans la portée et les limites constatables de la mise en œuvre de pratiques de gestion de l’information et de la communication visant une activation de développement dans le contexte d’une intervention professionnelle. Cependant, nous pensons qu’il est nécessaire d’inscrire cette problématique dans l’héritage de pensées socio-politiques et de leur institutionnalisation.

 

En effet, cette mise en perspective historique est nécessaire :

– d’une part, parce que le milieu d’exercice des activités professionnelles que nous analysons est déterminé par l’institutionnalisation (ou la gestion de l’apparence d’institutionnalisation) de certaines conceptions de la citoyenneté et du développement,

– d’autre part, parce que les structures de la société industrielle qui nous déterminent encore[37] se sont mises en place et développées parallèlement à l’émergence de pensées, de théories, de technologies et de pratiques d’ingénierie de l’information et de la communication.

 

Notons d’ores et déjà que nous accordons à Claude de Saint-Simon [1760-1825] une place majeure dans cette perspective historique, nous appuyant sur ce point sur des ouvrages comme celui de Pierre Musso : Télécommunications et philosophie des réseaux, la postérité paradoxale de Saint-Simon.[38] Mais, avant de présenter un ensemble de jalons historiques qui permettent de situer le contexte dans lequel s’inscrivent les principes méthodologiques d’intervention que nous proposons, nous souhaitons présenter le contexte récent qui précède ce travail de thèse.

[1] Jean-Louis Le Moigne, Les épistémologies constructivistes, (Presses Universitaires de France, Paris, 128p).

[2] L’expression est de John Dewey lui-même, voir par exemple p 596 dans Logique, théorie de l’enquête (1ère édition américaine en 1938, traduction française de Gérard Deledalle réédition Presses Universitaires de France, Paris, 1993, 693p).

[3]Hervé Barreau, dans L’épistémologie, (PUF, Paris, 1990, 128p), organise de façon classique une présentation de l’épistémologie : qui distingue la connaissance commune de la connaissance scientifique, puis expose les différents domaines du savoir : logique et mathématiques, physiques, sciences de la vie et médecine, histoire et sciences de l’homme et de la société. La perspective d’épistémologie appliquée que nous exposons dans notre thèse poursuit la théorie de l’enquête de John Dewey qui considère que l’être humain qu’il soit savant ou non applique une même démarche de construction d’une connaissance opératoire en perpétuelle évolution par évaluation des conséquences de son application.

[4] L’expression est proposée par John Dewey de manière à ne pas faire dépendre l’activité scientifique d’un projet d’atteinte d’une « vérité ». Voir p166 dans La philosophie américaine de Gérard Deledalle, (De Boeck Université, Bruxelles, 1987, 300p).

[5] Op. cit.

[6] Op. cit. page 9.

[7] Philippe Lorino, Enquêtes de gestion, à la recherche du signe dans l’entreprise, (L’Harmattan, Paris, 2000, 366p).

[8] Raymond Carpentier dans La connaissance d’autrui (Presses Universitaires de France, Paris, 123p) appuyant sa conception sur les travaux de Maurice Blondel, William James, Jean Piaget, Kurt Lewin, Emmanuel Mounier… définit la participation comme la « connaissance active d’autrui » (op . cit. p 104). Son épistémologie éthique correspond à la perspective défendue dans cette thèse : « Le problème pour une connaissance scientifique d’autrui, c’est donc d’élaborer un mode d’émergence de la personne qui, après avoir pris pleine conscience des dangers d’appauvrissement auxquels est exposé tout acte d’une telle connaissance, élabore une méthodologie fondée sur une doctrine qui développe la richesse de la personnalité d’autrui. » (op. cit. p 102).

[9] Adjectif souvent utilisé par Jean-Louis Le Moigne, par exemple dans l’ouvrage cité : Les épistémologies constructivistes, Presses Universitaires de France, Paris, 1999, 128p.

[10] Les chapitres II et III de Logique, théorie de l’enquête décrivent en ces termes les conditions de l’enquête scientifique en général et en sciences humaines en particulier (pp 81-119 in traduction française de Gérard Deledalle rééditée au Presses Universitaires de France, à Paris en 1993, 693p). Notre thèse met en évidence l’adéquation forte entre les conceptions de Dewey et les démarches d’activation du développement des ressources humaines et environnementales. Les processus vitaux sont, selon Dewey, « produits par l’environnement aussi bien que par l‘organisme; car ils sont une intégration » (op. cit. p 83) et ils exigent le « maintien d’un environnement unifié », de sorte que le but de la recherche scientifique et de l’action intelligente en général est « l’institution d’une relation intégrée » (pp 83-84-86). La matrice culturelle, insérée elle même dans la matrice biologique (au sens environnemental du terme) est caractérisée par les usages de signes et symboles comme des moyens de procéder à une symbolisation qui caractérise les activités communes, des moyens d’évaluer les situations existentielles et de déterminer des fins et moyens d’agir sur elles : « Les mots signifient ce qu’ils signifient en connexion avec les activités communes qui produisent une conséquence commune à laquelle tous participent. » (op. cit. p114)

[11] John Dewey dans Liberalism and social action, (Prometheus Books, New York, 1935/1991, 93p) insiste sur le rôle majeur de la pensée de Jeremy Bentham,[1748-1832] qui, le premier a marqué la pensée libérale et progressiste par le principe d’une évaluation de toute action organisée par ses conséquences sur la vie concrète des individus (op. cit. p 26). Le premier utilitarisme qui fut très réducteur, constitua la base du second utilitarisme de John-Stuart Mill,[1806-1870] qui, enrichi par les idéaux romantiques d’auteurs comme Coleridge,[1772-1834] la pensée de Saint-simon,[1760-1825] et plusieurs aspects de la pensée socialiste, fut à l’origine de nombre de conceptions progressistes et pragmatistes. Pour une présentation de Bentham, on pourra lire de Christian Laval : Jeremy Bentham, le pouvoir des fictions, Presses Universitaires de France, Paris, 1994, 125p).

[12] Cet adjectif est emprunté à Chris Argyris, qui l’utilise fréquemment, (voir par exemple Savoir pour agir , InterEditions, Paris, 1995, 330p) l’adjectif “ actionnable ” a été utilisé pour la première fois en 1983 par D. Schön (Cf la préface de Jean-Louis Le Moigne au livre Ingénierie des pratiques collectives, (sous la dir. de Marie-José Avenier, Éditions L’Harmattan, Paris, 2000, 462p).

[13] Dans le domaine des sciences de gestion, le double caractère praxéologique (au sens d’une science de l’action qui se déploie et trouve son sens dans la pratique) et pédagogique de la connaissance est explicite. Un ouvrage comme Le management de Michel Weill (Armand Colin, Paris, 1994, 182p) montre bien comment historiquement la scientificité managériale s’est construite à l’interface des pratiques et de leur théorisation en vue de former des praticiens qui appliqueront le savoir en train d’être construit.

[14] L’adjectif « contextualisé » doit être entendu dans l’optique des usages du concept de « contexte » que font plusieurs théoriciens de la « pragmatique » – entendue comme science des « usages de la langue » (la « parole » chez Saussure). « Contextualiser » des conceptions exprimées par des auteurs, c’est considérer leur valeur de repères pour une « production de sens », du fait de leur « énonciation » dans un certain contexte historique, qui a interagi avec les « conceptions » qu’ils ont exprimées. Ainsi, ce ne sont pas les conceptions que nous considérons comme « fondamentales » mais le procès(process) d’interaction entre acte de langage et situation historique. Dans La pragmatique, Françoise Armengaud montre que le concept de « contexte » adossé à celui de « monde possible » est central chez des théoriciens comme Francis Jacques, dons les travaux prolongent le pragmatisme de Pierce[1839-1914] et l’interactionnisme de G.H.Mead[1863-1931]. (Cf. spécialement pp 60-63, La pragmatique, Presses Universitaires de France, Paris 1985, 128p). En choisissant d’approfondir la Logique de John Dewey, et de nous appuyer sur le concept central de situation, comme théorie contextualisée dans l’Amérique de la fin du prestige de l’École de Chicago, nous avons cherché à structurer un arrière-plan conceptuel plus spécifiquement adapté à notre problématique de l’intervention, la pragmatique s’attachant pour l’essentiel aux usages ordinaires de la parole.

[15] Nous précisons ci-dessous quel est le caractère interface de cette « interdisciplinarité », spécialement lorsque nous définissons ce que recouvre l’expression « gestion de l’information et de la communication ». Il est cependant déjà utile de citer une définition générale de la gestion telle que celle donnée par Philippe Lorino au début de Le contrôle de gestion stratégique, la gestion par les activités, (Dunod, Paris, 1991, 212p) qui met en évidence l’activité de traitement de l’information orientée vers l’action comme base de la gestion : « La gestion, c’est l’analyse, la vision et la compréhension, pour l’action. La mesure et l’analyse sont la base de l’action, tant il est vrai que l’action devient très incertaine si l’on ne voit pas ou si l’on ne comprend pas ». (op. cit. p 2). Il est entendu ici – Cf. l’introduction de Philippe Lorino Enquêtes de gestion, à la recherche du signe dans l’entreprise, (L’Harmattan, Paris, 2000, 366p) – que les « sciences de gestion » ne doivent pas être restreintes à des « sciences de la décision » produisant des connaissances applicables par des dirigeants mais envisagées comme des sciences de la gestion d’activités qui puissent produire des résultats appropriables par l’ensemble des personnes concernées par une situation et pouvant agir sur ladite situation ou participer à la décision d’actions sur elle.

[16] Le mot « process » est utilisé ici pour désigner un enchaînement d’actions résultant de l’application de procédures d’intervention et subissant l’influence de processus de réaction à ces applications, le mot « procès » peut aussi être utilisé mais ses connotations juridiques ne permettent pas de suggérer cet agencement de procédures et processus qui caractérise un « process ».

[17] Le positionnement sémantique du terme “ situation ” à partir des travaux de John Dewey, sera décrit ultérieurement.

[18] Jean Dubost, L’intervention psycho-sociologique (Presses Universitaires de France, Paris, 1987, 350p).

[19] René Barbier, La recherche-action (Ed Economica, Paris, 1996, 112p).

[20] La manière dont John Dewey envisage l’enquête dans Logique, théorie de l’enquête, comme enquête résolutive de situations problématiques complexes par les humains concernés est en accord avec ce type d’analyse que plusieurs auteurs développerons après Dewey, spécialement ceux s’inscrivant dans le sillage de la recherche-action. (Cf. Logique, théorie de l’enquête, 1ère édition américaine en 1938, traduction française de Gérard Deledalle rééditée au Presses Universitaires de France, à Paris en 1993).

[21] Spécifiquement dans le cadre d’une perspective d’ « animation » (dont la parenté avec l’activation est évidente). Des travaux de théorisation comme ceux de Jean-Claude Gillet sont à mentionner ici (cf. son ouvrage Animation et animateurs, L’Harmattan, Paris, Paris, 1995, 326p). Leur valeur d’application et d’enseignement sont constatées dans le contexte des activités de l’IUT Michel de Montaigne à Bordeaux. Nous pouvons y ajouter l’ethnométhodologie et d’autres “ microsociologies ” [cf. l’ouvrage de Georges Lapassade : Les Microsociologies, Ed Economica, 1996, 112p ].

[22] Ingénierie des pratiques collectives, (sous la direction de Marie-José Avenier, Éditions L’Harmattan, Paris, 2000, 462p).

[23] John Dewey lui-même, dans Logique, la théorie de l’enquête (op. cit., p 590), insiste sur l’attention que le chercheur doit porter aux « conceptions courantes dans la culture antérieure » qui « fournissent les moyens idéels par lesquels ils formulent et traitent les problèmes ». Il cite Cornford qui dans « From Religion to Philosophy », p 45 écrit : « Il existe un cadre inaliénable et indéracinable de conceptions qui n’est pas de notre fabrication, mais qui nous est donné tout fait par la société – tout un appareil de concepts et de catégories dans et par lequel la pensée individuelle, quelque audacieuse et originale qu’elle soit est forcée de se mouvoir »). Cornford étant cité par Stebbing, que cite Dewey, Stebbing ajoutant dans « A Modern Introduction to Logic » (p 164) que : « Aucun penseur pas même le physicien,n’est complètement indépendant du contexte de l’expérience qui lui est fournit par la société dans laquelle il travaille ». Dewey ajoute qu’hormis ces conditionnements, « le changement des méthodes de production, de distribution et de communication est la condition principale déterminante des relations sociales, et dans une grande mesure des valeurs culturelles réelles chez tous les peuples industriels avancés. » (op. cit. p 591). Ce sont des aspects essentiels de ces différents conditionnements conceptuels et socio-culturels que nous cherchons à cerner dans notre première partie.

[24] L’expression « arrière-plan théorique » est utilisée pour désigner l’ensemble cohérent des moyens de conceptualisation qui sont, ou peuvent être mobilisées pour : concevoir, mettre en œuvre, décrire, ou encore évaluer des actions intelligentes. Alain Bouvier dans Philosophie des sciences sociales (PUF, Paris, 1999, 259p) utilise l’expression « arrière-fond » pour désigner les « soubassements » plus ou moins explicites sur lesquels reposent les recherches scientifiques (op. cit. p 47). L ‘expression « arrière-plan » est utilisée pour désigner les moyens de description et prescription que les acteurs utilisent lorsqu’ils co-produisent de la connaissance en action dans le process d’une intervention, ce ne sont pas seulement les soubassements des intervenants. Notons également que la formule « arrière-plan » peut être rapprochée de celle d’ »arrière-pensée » qui était utilisée par Jean Jaurès, (voir page 27 dans « Jean Jaurès et la religion du socialisme », de Vincent Peillon, Grasset, Paris, 280p) pour désigner ce qui constituait selon Peillon : un « véritable centre » qui définissait toute la cohérence de l’engagement théorique et politique de Jaurès. Mais là où Jean Jaurès s’engage avec son « arrière-pensée » pour faire œuvre de militantisme idéologique et politique, nous intervenons sur des situations avec notre arrière-plan éthique et épistémologique pour construire un projet d’action avec les personnes concernés, en favorisant une explicitation de leurs propres arrière-plans.

[25] Nous utilisons fréquemment les termes de procédure et processus. Alex Mucchielli, Jean-Antoine Corbalan et Valérie Ferrandez, dans Théorie des processus de la communication (Armand Colon, Paris, 1998, 178p) proposent une théorie qui intègre plusieurs conceptions de l’analyse des pratiques communicationnelles que nous utilisons dans le contexte des interventions. Cependant, notre volonté de cerner des sources théoriques applicables aux situations socio-politiques et d‘organiser les conceptions que nous utilisons en fonction de la pratique d’intervention d’activation de potentiel de développement, nous conduit à construire un ensemble de concepts-clefs : process = procédure + processus et, ainsi, à restreindre l’acception du terme processus en le définissant comme « ensemble des interactions et des réactions aux procédures d’intervention ».

[26] La manière dont Jürgen Habermas propose de « rattacher à l’histoire des théories » une théorie de la société s’appuie sur la volonté sous-jacente ici également de prendre conscience de la manière dont « les paradigmes des sciences humaines sont en connexion interne avec le contexte social où ils sont nés et où ils sont efficaces » (in p 156 du Tome 1 de Théorie de l’agir communicationnel, édition française, Fayard, Paris, 1987). Mais tandis que l’efficacité d’une théorie de l’agir communicationnel, selon Habermas, se traduit par la reconnaissance de principes universaux de validité de l’obtention d’un consensus, nous cherchons à définir des conditions de validation dans le contexte socio-politique lui-même.

[27] L’expression « citoyens-contribuables » désigne des co-producteurs/bénéficiaires de biens et/ou de services publics qui sont financés par des prélèvements obligatoires, directs ou indirects. L’enjeu réside dans la capacité du contrôle démocratique du rapport coût / avantage du prélèvement imposé au citoyen. Au plan national, le manque de capacité d’influence (voire de recueil d’informations) par les Parlementaires sur les décisions prises par les hauts fonctionnaires du Ministère des finances montre combien nous sommes éloignés en France d’une modalité de contrôle effectivement démocratique dans ce domaine.

[28] L’expression « clients-consommateurs » désigne une catégorie de bénéficiaires dont le statut présuppose une liberté de la décision de dépense financière en vue d’obtenir un bien ou un service. Lorsque le coût d’une partie du bien ou du service est couvert par un prélèvement obligatoire, le « contrôle démocratique » de la circulation de moyens de financement peut compléter la régulation assurée par la liberté de l’acte d’achat.

[29] José A Prades, R Tessier et J-G Vaillancourt Environnement et développement. Questions éthiques et problèmes socio-économiques (Montréal, Fides, 374p, 1991).

[30] Après lecture de John Dewey.

[31] John Dewey, The Public and its problems, Ed H. Holt, New York, 1927/, Swallow Press, Athens, USA, 1987, 236 p.

[32] Spécialement dans le contexte de leur utilisation dans les textes des instances internationales en charge du développement, ou dans les textes législatifs et réglementaires des années 1999-2000 en France de l’aménagement du territoire et du développement durable réaménageant la Loi dite « Pasqua », Loi dite “ Voynet ” – ou de l’intercommunalité, Loi dite “ Chevènement ”.